Sécularisation et islam
Mustapha Cherif
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Maître Buttin avait fait des remarques à propos d’un texte de Mustapha sur la sécularisation :
« Article intéressant et équilibré. Un bémol : « Le musulman ne confond pas religion (sens) et politique (liberté) et ne les oppose pas. Le droit à critiquer l’islam, à le quitter sont admis. » Si tel était, l’Etat musulman n’hésiterait pas à proclamer « la séparation de la Mosquée de l’Etat » et « la liberté de conscience » serait dans toutes les constitutions. Or, ce n’est le cas que dans la Proclamation de l’Etat de Palestine le 15 novembre 1988 et dans la récente Constitution tunisienne. Notre ami M.Chérif pourrait-il préciser sa pensée sur ces deux points ?

Plutôt que de se contenter d’une réponse personnelle,
Mustapha Cherif a rédigé cet article. Nous ne pouvons pas homologuer, dit-il, l’opposition « Mosquée-Etat » et l’opposition « Eglise-Etat ». Reconnaissons nos divergences en les vivant sereinement.


Seule la justice est exigée

L’islam n’est pas théocratique. Louis Massignon et Jacques Berque, les deux plus grands islamologues du XXème siècle, le reconnaissent. L’islam ne confond pas entre religion et politique. Si c’était le cas, il y aurait un seul mot pour désigner ces deux dimensions. « Din » religion et «  Dunya » monde désignent deux niveaux différents. De plus, le mot courant en arabe qui signifie politique « siyasa » n’existe pas dans le Coran. Le Mot « hukm », souveraineté, pouvoir, a trait seulement à Dieu. La gestion du pouvoir, politique et autre, des humains, est laissée à l’appréciation des peuples. Il n’y a pas de modèle de gouvernement en islam, sur les 55 pays islamiques la diversité est totale (monarchie, république, parlement, etc.)

Le Prophète a laissé libre les croyants pour choisir leurs représentants et systèmes politiques dans la cité. Ce qui est exigé est la justice. Le Coran demande aux savants de garder leur distance vis-à-vis de la lutte pour le pouvoir. Dans l’histoire de l’islam très rares sont les clercs et imams qui ont exercé le pouvoir.

L’islam fonde la religion sans Église, sans un appareil, une instance, un pouvoir religieux, qui dicte la loi en religion et encore moins en politique. Ainsi, la séparation logique de l’Église et de l’État ne concerne pas l’islam, car il ne dispose pas d’Église. Ce qui comporte des avantages et des inconvénients. Cependant, la plupart du temps cette absence est un bienfait.

L’islam pose le rapport à Dieu directement. Nul n’a le droit d’interférer. L’islam est naturellement séculier. Reste que si la foi est une affaire strictement privée, personnelle, intime, ce qui implique le respect absolu de la liberté de conscience : « nulle contrainte en religion » précise le Coran, la religion est un bien commun, d’intérêt général. En l’absence d’Église, l’État doit gérer cette dimension, et notamment en toute équité, vis à vis des autres religions et des non-croyants.


Surmonter l’épreuve de l’existence

n outre, selon l’islam, il y a lieu de lier, d’articuler, de réaliser l’équilibre entre le temporel et le spirituel, le corps et l’esprit, le privé et le public, la foi et la raison, cela vise à permettre à l’humain de surmonter l’épreuve de l’existence, sur la base de l’accord et non point de l’opposition entre religion et monde, foi et raison, nature et culture.

La séparation du politique et du religieux, donnée naturelle, n’exclut pas d’harmoniser ces dimensions, sans aucune confusion. C’est la voie du juste milieu, une laïcité ouverte, positive. L’islam est ainsi intrinsèquement séculier. Il laisse libre chaque croyant, même s’il conseille de s’appuyer sur ceux qui savent, les théologiens, pour bien pratiquer la foi. Il n’oppose pas la religion et la vie.

Un immense quiproquo et une grande méconnaissance sont perceptibles à ce sujet, compte tenu de l’histoire de la chrétienté qui a marqué l’Occident et des risques que les croyants de toute religion font courir à la société s’ils confondent, instrumentalisent le sacré et pratiquent l’intolérance et le fanatisme.

La religion, (tout comme la raison), peut mener à des dérives totalitaires, mais cela n’est point lié à ses valeurs intrinsèques. L’islam est injustement et hâtivement accusé de confondre, d’être un système théocratique, voire totalitaire. Le « radicalisme » alimente les préjugés et cette méprise. C’est un contresens.

La doctrine de l’islam se veut équilibrée. Elle vise à agir distinctement en deux directions : Din « Religion » et Dunya « Monde », sans confusion. La Religion, comme lien avec l’au-delà et mode d’adoration de l’Un; et le «  Monde », comme responsabilité, l’agir libre pour le bien commun, l’égalité et la justice. Cette singularité est incomprise autant par les fondamentalistes que par des modernistes laïcistes.


L’ancien Califat n’était pas une théocratie

Les savants savent que le califat, modèle politique pour une époque révolue post-Prophète, qui a duré jusqu’à 1923, n’avait aucune justification religieuse et n’était pas une théocratie au sens que lui donnent d’autres religions et idéologies.

Les modernistes légitimement engagés contre le théocratique (du fait que la religion en général s’est trouvée décrédibilisée pour avoir été souvent exploitée à des fins politiques et du fait de la violence exercée en son nom), demandent à renoncer à la confusion entre politique et religion, comme si l’islam la proclamait, contre-vérité qui fausse le débat.

Dans les pays musulmans, les États sont responsables de la gestion des domaines de la religion, en particulier les mosquées, considérées comme bien d’utilité publique, et contrôlent ainsi le champ du culte par le biais des ministères des Affaires religieuses.

C’est logique, car ce serait préjudiciable et grave de laisser des forces partisanes, idéologique ou marchandes, privées, gérer les mosquées. L’État, censé agir au nom de la volonté générale, doit assumer cette charge pour le bien commun. Certes, cette gestion par l’État peut aussi aboutir à l’instrumentalisation et à la propagande au service du régime en place, mais ce n’est pas systématique lorsque l’État de droit est en place.

La confusion injustifiable entre religion et politique et l’instrumentalisation du Message coranique par des extrémistes ainsi que les ruptures opérées par le monde moderne, qui marginalise la religion, faussent les données.

Les citoyens de confession musulmane, en situation de minorité en Occident hyper-sécularisé, doivent expliquer qu’ils sont bien placés pour respecter l’autonomie de l’individu et la séparation entre le politique et le religieux. Reste à se garder de verser dans le laïcisme, qui nie la possibilité de vivre publiquement sa foi, l’altérité et marginalise la spiritualité. Leur apport pour un vivre ensemble démocratique mérite d’être pris en considération. Responsabilité partagée.

Mustapha Cherif philosophe,
auteur notamment « Le principe du juste milieu » édit Albouraq Paris 2013


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