" Le temps du désir "
Michel Jondot
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« Le temps du désir » est le titre d’un livre de Denis Vasse qui permet de comprendre un roman de Bernanos : « le Journal d’un curé de campagne ».


« Il y en a qui voient bien qu’il n’y a pas d’autre ennemi de l’homme
que la concupiscence qui le détourne de Dieu
ni d’autre bien que Dieu et non point une terre fertile.
Ceux qui croient que le bien de l’homme est dans la chair
et le mal en ce qui détourne des plaisirs des sens,
qu’ils s’en saoûlent et qu’ils y meurent. »

Pascal


Le miroir de la pauvreté

La perspective d’un numéro de nos cahiers sur « le désir et la convoitise » a éveillé en moi le désir de relire le fameux roman de Bernanos : « Le journal d’un curé de campagne »

Le livre met en scène un jeune curé face à une paroisse de paysans pauvres dans le nord de la France. On le voit aux prises à la fois avec le monde des pauvres et avec les chatelains du village. En réalité, par-delà les oppositions sociales, tous, y compris lui-même surtout, sont pris dans une pauvreté fondamentale. Une pauvreté économique et culturelle dans les fermes disséminées des hameaux. Une autre pauvreté habite les habitants du château qui se révèlera au fil de la lecture. Lui-même, fils de pauvres paysans semblables à ses paroissiens, est ravagé par la misère. Il n’a pas la possibilité de changer de vêtement lorsque sa soutane est tachée. Rongé par un mal qu’il est incapable de nommer il est dans l’impossibilité de se nourrir ; pour tenir debout il se force à tremper du pain dans un verre de vin. Malgré sa bonne volonté, il n’arrive pas à rejoindre ceux vers qui l’Église l’a envoyé. Méprisé par le comte et sa famille, il est raillé par les villageois et particulièrement par les enfants. Les gamines du catéchisme l’accablent de moqueries perverses. Nous-mêmes, lecteurs, soyons lucides ; nous plongeons tous dans cet abîme de pauvreté. Celle-ci est le miroir que Bernanos nous tend. « Riches ou pauvres, regardez-vous dans la pauvreté comme dans un miroir car elle est l’image de votre déception fondamentale, elle garde ici-bas, la place du Paradis perdu, elle est le vide de vos cœurs, de vos mains. »

Phrase mystérieuse mais que l’ensemble du texte illustre. Ainsi, la vie au château, toute respectable qu’elle soit ne fait que masquer un grand vide. Monsieur le Comte entretient une relation coupable avec l’institutrice de sa fille. Belle occasion de diagnostiquer l’ambiguïté du plaisir sexuel. Bernanos la fait apparaître dans une conversation que ce jeune prêtre eut un jour avec un confrère, plus âgé que lui, homme de bon sens qui a le don de l’apaiser. En réalité, la luxure est un masque. On se cache la vérité de notre condition : « Comment ne s’avise -t- on pas plus souvent que le masque du plaisir, dépouillé de toute hypocrisie est justement celui de l’angoisse ? » Certes, Mme la comtesse a une conduite irréprochable. Elle ne manquerait pour rien au monde la messe du dimanche et elle ne manquerait jamais de « faire ses pâques », comme on disait à l’époque où le roman fut rédigé. Mais ce comportement ne fait que cacher un attachement à son enfant que la mort lui a arraché dans son tout jeune âge et dont elle ne peut faire le deuil. Plutôt que de reconnaître le vide causé par cet événement cruel, elle se replie sur un souvenir stérile qui la rend insensible à ceux qui l’entourent. Symboliquement elle reste attachée à une mèche de cheveux de l’enfant défunt. A un moment important du récit elle sera amenée à s’en arracher. Il se trouve que ce moment où elle accepte de regarder la vérité en face la sort d’une espèce de rêve ; il précède, en effet, celui de sa mort. Celle- ci fait apparaître la pauvreté de notre condition.


Au cœur des déceptions

Cette expérience des personnes du château peut être comparée au mensonge. On se ment à soi-même en cachant le vide que la mort révèle. L’histoire de ce curé de campagne est celle d’une prise de conscience progressive de cette vérité. Lui aussi est menacé de sombrer dans l’illusion. Celle-ci se manifeste sous deux aspects assez étonnants.

En arrivant dans sa paroisse, le prêtre est prêt à faire face à la tâche. Il est plein de projets : il prévoit de faire vivre des groupes de jeunes ; le catéchisme est une tâche à laquelle il se donne à plein. Il ne se dérobe pas lorsqu’il a à faire face à des conversations difficiles. Les fermes sont dispersées dans des hameaux écartés les uns des autres et il s’acharne, malgré le mauvais temps et la boue qui colle à ses semelles, malgré une santé qui se détériore de jour en jour, à aller visiter chacun des foyers dont il a charge d’âmes. Hélas ! Les jeunes ne répondent pas à ses invitations, les enfants n’ont que faire de son enseignement, le comte nourrit un mépris aristocratique pour ce paysan sans grande envergure et ses rencontres pastorales lui donnent l’impression d’une maladresse lamentable. Il a voulu se donner à une tâche qui a sa noblesse ; mais il en vient à prendre conscience que son travail, lui aussi, masque un grand vide qu’il regarde en face. « Est-ce le témoignage d’un chef de paroisse, d’un conducteur d’âmes, d’un maître ? Car je devrais être le maître de cette paroisse et je m’y montre tel que je suis, un malheureux mendiant qui va, la main tendue, de porte en porte sans oser seulement frapper. Ah ! bien sûr, je n’ai pas refusé la besogne, j’ai fait de mon mieux. Ce mieux n’était rien. »


L’épreuve du vide

Peu avant la fin de l’histoire, accablé par le mal qui le ronge, le prêtre va consulter un médecin à Lille dont le diagnostic ne donne rien à espérer  : un cancer de l’estomac particulièrement avancé, incurable. Un long échange se déroule entre les deux hommes et, très vite, on découvre que le médecin, lui aussi, est au terme de sa vie. Malgré les différences de formation, de fonction, de convictions religieuses, ils sont un peu le double l’un de l’autre. Le médecin en a la conviction et, jetant un regard sur sa vie, il fait apparaître une étrange ressemblance  ; lui non plus n’a « pas refusé la besogne » : « J’ai travaillé comme on dévore.  » En fin de compte, à ses yeux le constat rejoint celui du curé d’Ambricourt ; ce qu’il a vécu «  n’était rien » : « …Et pour aboutir à quoi ? Je vous le demande. »

Le travail masquait la faim, le manque, la pauvreté fondamentale qui est la marque de notre condition. Le médecin le reconnaît devant son patient  : au moment où la vie s’éteint, pour tenir debout et « se débrouiller le cerveau », celui-ci se drogue. La manière dont il présente ce comportement est assez étrange ; elle semble confondre le travail et la prière. « Je lui demande (à la drogue) ce que vous demandez probablement à la prière, l’oubli… je vous souhaite de prier aussi facilement que je m’enfonce cette aiguille sous la peau. Les anxieux de votre espèce ne prient pas ou prient mal. Avouez donc plutôt que vous n’aimez dans la prière que l’effort, la contrainte… »

En réalité, l’expérience de la prière est importante. Elle est étrange dans la vie de cet homme de Dieu. Il en va d’elle comme de ce qu’il appelle sa «  besogne » : elle débouche aussi sur le vide. Certes, arrivant à Ambricourt, il n’est pas sans espérer quelque satisfaction : « Je me promettais quelques consolations du catéchisme élémentaire…J’étais très fier d’avoir à leur parler d’autre chose que des problèmes de fractions… » On a vu comment des attentes de ce genre se sont évanouies. Une semblable déception accompagne le recours à la prière : « L’esprit de prière m’a quitté sans déchirement. » Cette éclipse est mentionnée plusieurs fois, au fur-et-à-mesure que se déroule l’histoire. Par exemple, elle fait l’objet d’un bel échange avec le curé voisin auquel le jeune prêtre se confie. Et surtout elle surgit à un moment critique. Faisant retour sur son cahier pour méditer sur ce moment de vérité, il a cette phrase étonnante : « Je n’arriverai jamais à comprendre par quel affreux prodige j’ai pu, en pareille conjoncture, oublier jusqu’au nom de Dieu. »

Effondrement de la valeur du travail. Effondrement des valeurs spirituelles. Ne sommes-nous pas plongés en plein nihilisme ? « Dieu est mort » disait Nietzsche. Bernanos lui fait écho : « L’âme se tait. Dieu se tait. Silence. » On a dit que le 20ème siècle était celui de la « mort de l’homme ». L’histoire du Curé de campagne est traversée par un travail secret qui ronge le sujet et, à la dernière ligne, le mène à sa disparition. Oui, Bernanos est de son temps : il a vu venir ces forces démoniaques qui, animant les totalitarismes que l’on sait, ont conduit à la mort des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. La saveur de ses écrits n’est pas loin des philosophes de l’absurde. Par un certain côté, le Journal d’un curé de campagne peut paraître une œuvre nihiliste. Quand le travail n’a plus de sens, quand la prière s’évanouit, l’homme n’a plus qu’à faire face à un vide abyssal que le roman évoque. A plusieurs reprises, il est question de suicide ; c’est l’acte d’abord d’une des rares personnes en qui le prêtre avait confiance : un médecin qui n’avait plus de raison de vivre depuis qu’il avait perdu sa clientèle. Curieusement, un médecin encore qu’il consulte au terme de l’histoire lui parle aussi de la fascination du suicide. La morphine qu’il s’administre le préserve de succomber à la tentation ; elle lui permet d’oublier que le but lui « tourne le dos » et que dans six mois il serait mort.

Que peut signifier ce nihilisme chez un chrétien comme Bernanos ?


Convoitise et désir

La pensée d’un prêtre psychanalyste, Denis Vasse, nous aide à comprendre). Lui aussi s’intéresse à ce que la sexualité, le travail et la prière peuvent avoir d’ambigu. Il dénonce, à propos de la sexualité, le risque de prendre autrui pour un pur objet qui satisfait notre convoitise. De même, il est une façon d’aborder le monde du travail qui est un repli sur soi. Il arrive qu’on se saoule dans des activités qui n’ont pas toujours pour premier but de subvenir aux besoins de sa famille mais qui visent à s’enrichir inutilement ou à jouir d’exercer des compétences. Reste la prière. Elle aussi peut être un piège. Le Père de Montsabré, un prédicateur du 19ème siècle, prêchait un jour à des religieuses. On raconte qu’il leur aurait tenu des propos qui, peut-être, donnent à sourire mais qui ne manquent pas de pertinence : « Mes sœurs, vous avez quitté le monde et il n’y a rien perdu, vous vous êtes données à Dieu, et il n’y a rien gagné. » Il est vrai que les rapports entre Dieu et nous sont à purifier s’ils ne sont pas désintéressés. En réalité, Denis Vasse fait remarquer qu’on peut se donner un cadre de prière pour suivre les conseils qu’on nous donne : on éprouve une certaine satisfaction lorsqu’on réussit à y être fidèle ou au contraire une certaine gêne lorsque nous l’avons oublié. Les moines devraient se méfier : ils risquent de réduire leur vie spirituelle à la seule observance de la régle qu’ils ont adoptée. Il serait dommage pour eux d’en tirer la moindre satisfaction. On prie parce qu’on besoin de prier !

Appelons « convoitise » cette façon de se tourner vers un objet pour assouvir le besoin qu’on en a. Le risque est grand d’en rester à ce besoin. Lorsqu’on nous donne le verre d’eau qui apaise notre soif, le danger existe d’oublier l’autre de qui on le reçoit. On sombre dans la convoitise lorsqu’on ferme ainsi les yeux sur autrui. Certes la rencontre amoureuse a sa beauté mais en rester à l’assouvissement de nos besoins affectifs ou sexuels c’est oublier que celui ou celle que nous aimons est plus et mieux qu’un simple objet. Il est autre. En réalité, Dom Juan meurt de chercher les aventures ; en passant d’une femme à l’autre, il court à la mort. Après chaque conquête il ne peut rester satisfait : il lui faut continuer à chercher d’autres rencontres à la manière du chasseur à l’affut du gibier. En réduisant l’autre à un objet de plaisir, son attente n’est jamais satisfaite et il lui faut combler une sorte de vide : Dom Juan, en réalité, a peur du vide. On comprend la phrase du roman : « le plaisir est le masque de l’angoisse. » Le véritable amour interdit de s’enfermer dans la satisfaction ; il suppose la considération des attentes de l’autre, de ses appels, de ses promesses. L’autre qu’il rencontre ouvre sur un espace nouveau, autre. Les psychanalystes appellent Autre, avec une majuscule, ce dépassement de la satisfaction d’un besoin. On peut parler de « désir » pour évoquer cette ouverture sur l’Autre.

Il en va du travail comme de la rencontre amoureuse. Si, dans notre monde de la production, on oublie l’autre pour qui les objets sont produits, si les travailleurs eux-mêmes sont de purs objets utilisés pour assouvir la faim des possédants et si, pour sa part, le travailleur lui-même oublie ceux pour qui il dépense ses forces, s’il n’a pas d’autre ambition que de l’emporter sur ceux qui partagent sa tâche, on sombre dans un univers de pure consommation qui conduit parfois au suicide.

La prière elle-même, Denis Vasse s’efforce de le montrer, peut être l’oubli de l’autre et de l’Autre. C’est le cas lorsqu’on considère qu’on a besoin d’elle pour vivre. Il se trouve, en réalité, qu’advient un jour où l’on n’a plus envie de prier et, si l’on n’y fait pas attention, l’indifférence totale ou même l’athéisme prend la place de la piété. A la lumière de ces remarques de la psychanalyse on peut comprendre le caractère profondément chrétien du roman de Bernanos.


Là où tout nous manque

Sans doute n’est-il pas exagéré de voir dans le Curé de campagne une figure d’authentique sainteté. En effet il est pris dans un jeu de relations où il ne tombe pas dans le piège d’enfermer autrui dans un univers personnel pour combler sa solitude. Certes, comme la plupart de ses confrères, il vit chastement. Mais, contrairement à certains d’entre eux qui s’efforcent de séduire leurs ouailles en jouant auprès d’eux le rôle de maître spirituel, le curé d’Ambricourt accepte d’être dépossédé de toute satisfaction affective dans l’exercice d’une tâche accomplie pourtant avec sérieux. Répétons-le  ; il aurait souhaité l’attachement des enfants au catéchisme ; il est auprès d’eux objet de moquerie. Son amour pour ses paroissiens se manifeste dans le dévouement qui le dévore. Par tous les temps, il se déplace pour les rencontrer dans leurs masures : il ne trouve auprès d’eux qu’indifférence. Il n’écarte pas de lui les personnes du château mais son accueil ne rencontre guère que haine ou mépris.

Faut-il considérer le récit de Bernanos comme un roman noir ? Ce serait mal comprendre le fonctionnement de la prière dans cette histoire. Certes le besoin de prier lui fait défaut mais cette carence rend sensible la dimension mystique du phénomène. Réduire la prière à un pur besoin serait faire de Dieu un pur objet. Mais, l’enseignement de Denis Vasse nous permet de comprendre, Dieu se reconnaît là précisément où se situe le dépassement de l’objet. « Le désir » s’oppose à la convoitise de l’objet. En recevant le verre d’eau qui me désaltère, je rencontre l’autre qui me le donne et ce passage à l’autre, cette ouverture sur l’autre qui est rencontre de l’Autre est le lieu de Dieu. Entre le verre d’eau que je reçois et l’acte de se tourner vers autrui, là où s’infiltre l’Autre, là on peut parler de Dieu. Autrement dit Dieu n’est pas une réalité qu’on atteint, on le reconnaît dans ce passage entre l’objet et l’autre : l’Autre de l’autre. Qu’est-ce donc que l’Autre sinon ce dessaisissement de ce qu’on tient pour nous tourner vers ce qui nous échappe. Où donc est Dieu sinon dans cette ouverture ?

Qui est Dieu ? La réponse est impossible : il n’est pas un être que nous pourrions toucher, connaître ou comprendre mais il est là où nous tentons de comprendre, de connaître et même de toucher. Il n’est pas l’Etre suprême dont nous avons besoin et pourtant il n’est pas rien, mais traversée du rien et du vide. En ce sens le héros de Bernanos est la négation du nihilisme de ses contemporains. Une autre figure de sainteté dans un autre roman, Chantal dans « La joie », a cette parole que le curé d’Ambricourt aurait pu faire sienne : « Plus qu’à vous tous, c’est à moi que Dieu manque. » En effet, faisant face à un vide abyssal, le prêtre découvre lui-même la joie par-delà tout ce dont il a à faire son deuil. Il en vient, malgré tout, à prier au cœur même du dessaisissement de toute satisfaction. « J’allais écrire ‘ma joie’ mais le mot n’est pas très juste. ‘Attente’ conviendrait mieux. Oui, une grande, une merveilleuse attente qui dure même pendant le sommeil, car elle m’a positivement réveillé cette nuit. Je me suis trouvé les yeux ouverts cette nuit, dans le noir, si heureux que l’impression en était presque douloureuse, à force d’être inexplicable. Je me suis levé. J’ai bu un verre d’eau et j’ai prié jusqu’à l’aube. C’était comme un grand murmure de l’âme. Cela me faisait penser à l’immense rumeur du feuillage qui précède le jour. Quel jour va se lever en moi  ? Dieu me fait-il grâce ? … Dieu me comble de tant de grâces, et si inattendues, si étranges ! Je déborde de confiance et de paix. » « Il n’est si longue nuit qui n’arrive à l’aurore » disait Racine. Pour le romancier, la nuit même est rencontre de l’aurore.

Retenons ce mot « grâce ». Il donne sens à l’ensemble du livre et en particulier à son terme. L’ensemble du livre est une sorte d’hymne à la pauvreté  : on comprend pourquoi. Parlant des pauvres, le curé de campagne a cette phrase qui éclaire tout : « Ils désirent moins vos biens que ce je ne sais quoi qu’ils ne sauraient d’ailleurs nommer. » C’est quand on n’a plus rien à convoiter, en effet, qu’on peut désirer en vérité cet ineffable où le croyant peut prononcer en vérité le mot « Dieu ». C’est au cœur du dessaisissement, en effet, que s’ouvre le désir et qu’on peut comprendre ce que signifie le mot « grâce » : le don gratuit qui dépasse tout ce qu’on peut attendre. C’est le mot qui désigne en christianisme non un bien à posséder et dont on rêve mais un « je ne sais quoi » qu’on ne peut pas même imaginer. Le curé d’Ambricourt meurt à la toute dernière ligne, dessaisi non seulement de sa vie mais sans les sacrements de l’Eglise qui promettent des biens éternels. Certes, l’ancien ami qui le veille lors de son agonie perçoit une lueur d’angoisse. Mais l’angoisse du néant dans lequel il sombre est le véritable lieu de l’Espérance, tout comme la nuit de sa prière était rencontre de l’aurore.

Nul n’échappe à l’extrême pauvreté de la dernière heure mais cette pauvreté inéluctable est le lieu de la grâce. « D’épaisses gouttes de sueur coulaient de son front, de ses joues, et son regard à peine visible entre ses paupières entrouvertes, semblait exprimer une extrême angoisse », ainsi s’exprime le témoin de la dernière heure. Il poursuit : « Le prêtre se faisant toujours attendre, j’ai cru devoir exprimer à mon ami, à mon infortuné camarade, le regret que j’avais d’un retard qui risquait de le priver des consolations que l’Eglise réserve aux moribonds. Il n’a pas paru m’entendre. Mais quelques instants plus tard sa main s’est posée sur la mienne, tandis que son regard me faisait nettement signe d’approcher une oreille de sa bouche. Il a prononcé alors distinctement, bien qu’avec une extrême lenteur, ces mots que je suis sûr de rapporter très exactement : ‘Qu’est-ce que cela fait ? Tout est grâce’. Je crois qu’il est mort presqu’aussitôt. »

Michel Jondot


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