La Grande Discorde au Sud
Fawzia Zouari
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Une intellectuelle arabe s’interroge.

Elle constate quelle révolution est impliquée dans le fait que les femmes du Sud de la Méditerranée échappent au pouvoir masculin et revendiquent le droit à la parole. Elle en vient à évoquer les manipulations politiques dont elles sont l’objet dans le contexte d’aujourd’hui.

Faouzia Zouari, Tunisienne, vit à Paris. Elle a longtemps travaillé à l’Institut du Monde Arabe. Essayiste et romancière, elle est aujourd’hui journaliste à France Afrique. Ce texte est extrait d’un ouvrage à paraître aux « Cahiers de l’IRREMMO » (« Pour un féminisme méditerranéen »).

Les sociétés arabo-musulmanes fissurées

Le monde moderne a forcé harems et alcôves et l’avènement des femmes a «fissuré » les sociétés arabo-musulmanes conçues jusque-là, du moins en apparence, sous leurs manifestations publiques masculines.

La présence des femmes du Sud n’est plus circonscrite dans les périmètres de l’ombre. Seuls les nostalgiques d’un autre temps s’obstinent à croire que le mot «femme arabe » désigne encore une architecture du dedans, des existences ajourées, des silhouettes derrière les moucharabiehs.

Les femmes du Sud sont de plus en plus nombreuses à entrer dans l’espace de la cité. Leur voix se mêle à celle des hommes. Leurs pas résonnent sur les mêmes pavés. Leurs paroles s’élèvent en revendications, en conseils, en commandements, voire en contestations. Leur témoignage entend peser autant que celui des hommes. Leur appréciation de la chose politique également(1). Elles veulent légitimer une vision du monde qui leur appartient, une parole sur les affaires de la cité, un parti pris authentique, d’autant plus moderne qu’il revendique son lien solide avec le passé.

Masculin, féminin...

C’est donc tout naturellement que se pose aujourd’hui dans le monde arabo-musulman, avec force et violence, la question du masculin et du féminin à travers la revendication inédite de l’espace public par les femmes et face à cette revendication le bouclier des résistances farouches.

En écho aux questions européennes sur l’égalité résonnent, dans le monde musulman, celles de « l’authenticité ». A l’excès de militantes qui veulent faire comme l’homme, répond ici la hargne d’hommes qui veulent maintenir les femmes dans une soumission séculaire.

Car l’émergence des femmes dans l’espace public constitue la véritable épreuve de l’homme arabe contemporain. Plus : sa révolution « copernicienne ». Éprouvé par le déclin de sa civilisation et la disparition de ses empires, de Bagdad à l’Andalousie, conscient de ne plus être le centre du monde et sa mesure, le maître du savoir et de la science, encore moins le décideur du cours des choses sous des régimes dictatoriaux, le voilà menacé de perdre le dernier de ses repères : La contestation prend comme feu dans le lieu même où il a choisi de se retrancher, là où l’ont poussé, après les inquisitions et les conquêtes coloniales, les dictatures locales ; le voilà en péril dans sa propre demeure, ce périmètre bien circonscrit où il pouvait encore avoir l’illusion de commander : la régence du privé. Le corps et l’être des femmes.

L'homme arabe dépossédé

De perte en perte, de dépossession en dépossession, tel est le sentiment de l’homme arabe. Démuni devant le monde, dans sa cité et jusque sous son toit. Défait par « l’Autre » et désormais contesté par ses propres filles et épouses, celles qui étaient naguère garantes de son authenticité et son bouclier contre l’intrus étranger et qui s’avisent aujourd’hui à remettre en cause sa loi, menaçant de rendre caduques son autorité et achevant de faire tomber la dernière forteresse où il avait enfoui son pouvoir, comme harpagon son trésor.

Ce que les Occidentaux appelaient, il n’y a pas si longtemps, la guerre des sexes, guerre qui demeura somme toute pacifique et courtoise – pourrait s’appeler, en terre d’Islam, la Grande Discorde – pour reprendre le libellé de la période marquée par le conflit qui opposa les quatre califes ayant succédé au Prophète ; véritable fitna au sein de sociétés masculines qui ont défini leur identité dans l’inchangeabilité du statut des femmes, structuré leur monde ici-bas autour de leur maintien dans les espaces intérieurs, placé en leur corps frustrations et phobies, investi l’être féminin des chassés croisés des idéologies et des luttes de pouvoir, de l’ambiguïté du rapport à l’Occident, de la dialectique enfin, entre avenir et mémoire. Le conflit meurtrier qui a sévi en Algérie dans les années 90 et que certains ont nommé, à juste titre, la « guerre des femmes », entendez, « à cause », « autour » ou « contre les femmes  » est une preuve tangible de cette discorde.

La femme arabe a émergé

Mais l’on essayera en vain de reculer la marche de l’Histoire. La femme arabe et musulmane a bel et bien « émergé ». Les révolutions actuelles se passent en partie avec elle, même si les enjeux lui échappent encore. L’Iran de Khomeiny en fut un exemple. L’Intifada en Palestine également. Alors que l’homme musulman repousse la modernité, elle avance dans le peu de marge qui lui est consenti. Alors qu’il perd les guerres, elle s’exerce à l’apprentissage du monde. Elle crée autant que lui et aucune entreprise ne lui reste étrangère. Elle surprend par la rapidité avec laquelle elle prend rendez-vous avec le progrès. Mais comment éviter la confrontation ? Elle ne peut opposer à l’homme de sa culture un modèle étranger, occidental, contesté parfois par ceux-là même qui l’ont inventé. Et elle ne peut se référer à sa seule tradition sans s’enfermer dans un piège narcissique et destructeur, sans tourner le dos à l’avenir de l’humanité.

Quelle solution à cette Grande discorde de l’Islam contemporain ? Quel aboutissement à ce qu’il y a lieu d’appeler la quête alchimique du monde arabe, c’est-à-dire la place à donner à ses femmes ? Comment convaincre ce monde que la réconciliation avec la contemporanéité ne peut se faire sans les femmes ? Où trouver, pour ces dernières, des alliances et un discours juste afin de faire comprendre à leurs cor-religionnaires que leur condition est intimement liée à la leur, que leur émancipation ne remet pas en question leur identité, que leur reconnaissance de l’apport de l’Autre constituera leur force à deux ?

La réponse donnée à l’avènement des femmes du Sud sera, ni plus ni moins, un choix civilisationnel. C’est-à-dire une option précise pour un mode de société, un rapport avec la modernité et avec l’Autre, le Nord de la Méditerranée, en particulier. D’aucuns savent que les régimes politiques arabo-musulmans pratiquaient une forte réislamisation implicite afin de ne pas donner prise aux islamistes, se servant des femmes comme monnaie d’échange pour faire régner la paix sociale. Et tout laisse à croire que les régimes islamistes sur lesquels ouvrent les « révolutions arabes » s’approprieront la question féminine pour la redéfinir de leur point de vue conservateur et non égalitaire. D’un côté et de l’autre, l’on accepte volontiers la modernisation économique et technologique, mais l’on reste opposé au changement du statut traditionnel des femmes, invoqué comme le kit de garantie de l’identité et la clef de l’authenticité !

Une absence de reconnaissance

Si certains régimes arabes ont eu le courage d’opter pour des solutions plus radicales et une définition moderne des statuts et de la femme, les réformes s’apparentent parfois à une stratégie de pression politique visant à contrecarrer les islamistes davantage qu’à se préoccuper du sort des femmes. Dès lors, opter pour l’émancipation, encourager l’accès des femmes à l’espace public, désigne moins une conviction quant aux compétences et au savoir-faire féminins, qu’une manœuvre destinée à garder la main mise sur le pouvoir. Cette émancipation concédée, qui n’est autre qu’un féminisme d’Etat, se caractérise par le manque d’une implication consciente et active des femmes dans les rouages de la société, de l’absence d’un travail sur les mentalités et d’une reconnaissance de la capacité de la gente féminine à mener son destin.

Dans ce contexte, la femme demeure incapable d’aller au-devant de ses responsabilités. De fonder par elle-même en forçant les hypocrisies du pouvoir. Elle se contente d’une prise en charge idéologique, d’une liberté de façade et d’une absence de remise en question mêlée parfois à un cynisme implacable.

Ce féminisme oscillant entre les directives d’États autoritaires, les slogans de militantes pro-occidentales et les diktats des islamistes ne semble pas augurer du meilleur avenir pour les femmes de l’aire arabo-musulmane. Les révoltes arabes qui viennent de donner les clefs du pouvoir aux religieux augurent même de perspectives plus sombres. Et la montée des courants orthodoxes dans des pays comme Israël illustre une vraie menace contre les libertés féminines.

Fawzia Zouari


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